Microcosmes, au détour d’une ruelle parisienne

Sans hâte, je franchis le pas de la porte entr’ouverte. Une femme solitaire aux longs cheveux de jais et un homme en costume débraillé se trouvent chacun dans un angle de la salle exiguë. Ma présence les pousse à relever la tête un instant, le temps d’entrevoir mon visage avant de retomber frénétiquement à leur occupation.


« Un café s’il vous plait. »

Les quelques centimètres qui séparent ma table de celle des deux individus déclenchent en moi un certain malaise. Je me sens comme une étrangère entre ces êtres animés par le seul espoir que soit révélée sous leurs ongles la combinaison gagnante.

L’air jovial du barman, qui contemple avec des yeux rieurs une jeune fille à l’extérieur, contraste singulièrement avec le climat tendu créé par la nervosité des deux joueurs. Il existe deux mondes entre cette femme qui semble miser sa vie en recomptant inlassablement ses chiffres et le jeune barman détendu, profitant des plaisirs simples de la vie.

Je ferme les yeux et libère mes sens. Au dehors, je perçois les crissements incessants des pneus de voiture sur la route recouverte d’eau. Les grandes fenêtres ouvertes laissent pénétrer dans le bistrot un courant d’air que l’averse a rafraichi. À présent, j’ai la douce sensation d’être devenue invisible aux yeux des autres. Discrète et impartiale, je suis maintenant habituée à cette ambiance et l’ambiance s’est adaptée à moi.

Ce bar, que j’avais jugé si sordide à mon arrivée, ne m’effraie plus. Le temps a fait son œuvre et je m’y sens bien. Chaque personne qui le compose est retranchée dans un univers qui lui est propre mais désormais je réalise que ces univers coexistent sans peine.

Sans hâte, je franchis le pas de la porte entr’ouverte.

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